LES FUSILIERS MARINS ET COMMANDOS

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 Dixmude

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Charles-Edouard
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MessageSujet: Dixmude   Mar 5 Juin - 14:02

Le nom de Dixmude est entré dans l'histoire:

la brigade des fusiliers marins a écrit là, de son sang, une des plus belles pages de la guerre. Nos armées du Nord n'étaient pas encore complètement formées: six mille fusiliers marins devaient défendre le passage del'Yser contre des forces allemandes écrasantes. Comment purent-ils résister pendant près d'un mois? Par quel miracle d'énergie et d'endurance? C'est ce que nous expliquent ces fragments d'un journal rédigé par un officier de la brigade, où revivent les péripéties essentielles de cette lutte de titans. On ne peut lire sans une intense émotion ce simple récit d'un fait d'armes qui égale en beauté et en grandeur les plus fameuses actions dont l'histoire militaire ait gardé le souvenir.

.
Dixmude, 15 octobre.- On n'en peut plus. Nous marchons jour et nuit depuis le 11 au soir; et, les deux jours précédents, à 6 000 contre 45 000 Allemands, nous avions « tenu » dans la boucle de l'Escaut pour frapper le « coup d'arrêt » que nous demandait l'armée belge, talonnée par l'ennemi pendant qu'elle se repliait d'Anvers sur nos lignes du Nord. L'armée belge est sauvée. Mais l'ennemi ne lâche pas le morceau. Après Anvers, il lui faut Calais et Dunkerque. Ypres commande la route de Calais; Dixmude, tête de pont de l'Yser, commande la route de Dunkerque.

« Mes enfants, nous a dit l'amiral, avec un mouvement volontaire de sa tête énergique, à l'ovale allonge d'une courte barbiche en pointe poivre et sel. Mes enfants, on^nous demande de « tenir » encore ici quarante-huit heures. Ce n'est pas beaucoup. Il s'agit de donner à nos armées du Nord le temps de se masser. Je compte sur vous. »

Un rude chef, cet amiral Ronarc'h, aussi bon organisateur que bon soldat et bon marin. Né à Plounéour (Finistère), de taille moyenne mais admirablement découplé dans sa souple et nerveuse carrure, il est resté jeune à quarante-neuf ans comme au temps où, aide de camp de l'amiral Courrejolles, il faisait partie de cette célèbre colonne Seymour, envoyée au secours des légations à Pékin et qui laissa toute son artillerie aux mains des Boxers - sauf celle du détachement français....

Nos hommes, éreintés, mais toujours d'attaque, sont déjà au travail. Le génie belge avait besoin d'eux pour organiser en toute hâte la défense sur les routes d'Eessen, de Beerst et de Woumen. En deux temps et trois mouvements, l'ouvrage est fait et bien fait.


Dernière édition par le Mar 5 Juin - 14:03, édité 1 fois
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Charles-Edouard
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MessageSujet: Re: Dixmude   Mar 5 Juin - 14:03

Le Moulin de l'Espion

16 octobre. - Dixmude est bâtie dans rangle formé par l'Yser et le canal de Handzaëme. Le canal, tangent à la ville, n'est qu'un filet d'eau, mais coulant dans un lit très profond. L'Yser a plus belle mine et mesure une quinzaine de mètres de large. Un vénérable pont de deux arches nommé le pont romain, dont les piles remontent peut-être à Jules César, mais dont le tablier est sensiblement plus moderne, un autre pont, dit le Grand-Pont ou le Haut-Pont, et, dans les faubourgs, le pont du chemin de fer mettent la ville en communication avec ses faubourgs. Entre le pont romain et le Grand-Pont, c'est, derrière un rideau de tilleuls centenaires, la plus délicieuse enfilade d'antiques bâtisses flamandes, de vieux logis bariolés d'ocre et de rosé, avec des pignons en dents de scie ou en console rampante.... La région qui s'étend par delà Dixmude jusqu'aux dunes n'est qu'un grand golfe desséché, un shore, sui- vant le terme flamand. Il paraît que, pendant la saison des pluies, où l'Yser peut monter de trois mètres en quelques heures, l'inondation envahit souvent ce pays bas. Présentement pâtis et guérets dénudés s'allongent à perte de vue, sillonnés par les watergands (canaux d'irrigation). Pas une bosse, pas un accident de terrain. Çà et là seulement quelques toits de fermes, d'interminables lignes droites de saules ou de peupliers et, sur les digues, d'étranges moulins hisséssur chevalet....

17 octobre. - Si j'ai bonne mémoire, on devait nous relever le troisième jour: mettons le quatrième et n'en parlons plus. Mais voici le cinquième qui s'écoule, et de cette relève il n'est même plus question.

Nous ne chômons pas d'ailleurs. Dès le 16, à 16 heures et demie, l'ennemi a prononcé sa première attaque en force. Action assez rude au demeurant et qui s'est prolongée pendant toute la nuit'et la matinée du 17. Ma section occupait une tranchée de première ligne. Les premiers shrapnells tombèrent court; mais les artilleurs boches allongèrent leur tir jusqu'à Dixmude, sans grand dommage pour les maisons ni pour nous. De notre tranchée, creusée dans un champ de betteraves, nous voyions les fantassins allemands courir vers un moulin qui continuait à virer flegmati-quement, comme s'il avait été à cent lieues de la guerre. Ce bloc enfariné ne me disait rien de bon. On sait aujourd'hui quelle farine il moulait et que chaque mouvement de ses ailes était, un signal pour l'ennemi. Désormais, il se tiendra tranquille: une salve de nos petits canons belges y a mis bon ordre.

Peu à peu les Boches étaient arrivés à moins de 300 mètres de nous. Quelques fermes leur offraient un abri passable, d'où ils nous canardaient consciencieusement. La nuit était tombée. Ils avaient mis le feu à deux meules, torches gigantesques qui éclairaient nos positions, mais qui nous permettaient aussi de suivre tous leurs mouvements et de tirer presque à coup sûr. Et, certes, il en resta pas mal sur le carreau, cette nuit-là.

18 octobre. - A part une timide canonnade et quelques patrouilles de cavalerie, vite dispersées par nos volées d'obus, les Allemands ne nous ont pas donné signe de vie de la journée. Ce silence insolite et cette inaction apparente ne masqueraient-ils pas la concentration de masses énormes destinées à un assaut décisif?

On le croirait, et il paraît que les armées du kronprinz de Bavière, du général von Fabeck, du général von Demling et du duc de Wurtemberg s'apprêtent à se frayer passage entre Nieuport et la Lys. Et cela doit faire douze ou quinze corps. Nous sommes 6000 mai rins, auxquels sont adjoints 5 000 Belges commandés par le général Meyser. A combien d'adversaires aurons-nous affaire personnellement? Les évaluations oscillent entre 50 000 hommes et trois corps d'armée.

Nous venons d'avoir une visite peu banale: un officier en dolman noir, sans galons, très grand et très pâle, a parcouru nos tranchées de l'Yser. Rien n'échappait à l'attention de ce taciturne personnage, qui ne rompit le silence qu'à la fin de son inspection pour complimenter l'amiral Ronarc'h et le général Meyser. Remonté sur la berge, il s'arrêta un moment pour ' contempler le triangle de marécages qui faisait à présent tout son royaume.... Les marins se souviendront longtemps d'Albert 1er.

La Pluie de Feu
19 octobre. - Hier au soir, d'intéressantes nouvelles nous sont parvenues, Un parti de cavalerie française, lancé de Loo en four-rageur, avait pris Merken et galopait sur Thourout. L'amiral, désirant l'appuyer, détacha dans la nuit le bataillon Mauros jusqu'à Eessen. Mais de l'ennemi aucune trace. Où diantre pouvait-il être? En retraite? Sur un autre point du front? C'était la dernière hypothèse qui était la bonne. Au matin, il prononçait une attaque si vive sur les villages de Leke, Keyem et Beerst qu'il devint urgent de porter secours aux Belges qui les défendaient. Nous nous coulons derrière les haies, nous creusons rapidement une ligne de tranchées. Elles sont tout de suite repérées par l'ennemi. A17 heures enfin, un habile mouvement du bataillon Mauros prend les Boches de flanc, ce qui permet au « colonel » du 2e régiment, le capitaine de vaisseau Varney, d'enlever ses hommes et d'entrer le premier à leur tête dans le village, baïonnette au clair. On va s'organiser, quand, du quartier belge, arrive l'ordre de nous replier.

21 octobre. - Les Allemands n'allaient pas tarder à prendre avantage de notre repli. Ils ont reçu de l'artillerie lourde, probablement d'Anvers, et hier ils se sont montrés terriblement agressifs. Pressentant un coup de chien, l'amiral avait pris ses dispositions. Cinq groupes d'artillerie belge sont venus nous renforcer le 17, ce qui nous permet d'égrener de Caeskerke à Saint-Jacques un gentil chapelet de 72 pièces de campagne.

L'ennemi, lui, n'y met pas tant de façons. Vers 11 heures, il commence un bombardement en règle de Dixmude. On ne s'entend plus. Tonnerre et éclairs, pluie de shrapnells et de marmites.

Vivement, quatre de nos compagnies remplacent dans les tranchées de première ligne ces pauvres Belges. Il était temps. A 16 heures, les Boches lancent sur nous de vraies trombes d'infanterie. Pendant quatre heures consécutives, les charges succèdent aux charges. Les colonnes d'attaque sont presque uniquement composées de jeunes soldats. Ivres de gloire et, qui sait? peut-être d'éther, ils avancent comme à la parade en chantant un hymne étrange, ponctué d'appels aigus de cuivres et de rauques « Vorwaerts! » Nos six groupes d'artillerie ont beau les foudroyer, de pair avec nos mitrailleuses et nos fusils, ils serrent les coudes et bouchent à mesure les horribles trouées que nous faisons dans leurs rangs. A 20 heures enfin, notre feu soutenu triomphe de leur obstination farouche. Ils en ont assez. Mais notre victoire nous a coûté cher. Et le canon a fait bien des ruines: à Dix-mude, il a démoli une trentaine de maisons, outre le clocher.

Nous sommes restés sur le qui-vive tout le reste de la nuit. Sage précaution. L'ennemi est effectivement revenu à la charge, mais pas de notre côté. Au petit jour, une accalmie, mais qui dure peu. Cet après-midi, le bombardement a repris de plus belle. Le ciel n'est qu'une coupole de fer et de feu. Les Allemands visent tout spécialement l'église et le beffroi qui s'embrasent.

Une chance que la population se soit décidée à déménager! Mais il reste quei'cjues traînards: les Carmélites et les Béguines notamment ne peuvent se résigner à quitter leurs chères communautés.
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MessageSujet: Re: Dixmude   Mar 5 Juin - 14:04

Dixmude s'Effondre

25 octobre. - Le 22 nous occupions la tranchée centre de Dixmude, en remplacement de la 8e compagnie. Les balles pleuvaient. Des Belges étaient avec nous, pêle-mêle. Une haie d'épine, sur notre gauche, nous inquiétait. L'officier belge, mon supérieur en grade, ordonne à une demi-douzaine des nôtres d'aller se poster derrière cette haie, à travers laquelle les projectiles passaient « comme de l'eau dans une écumoire». L'image n'est pas de moi: je l'emprunte au quartier-maître C.. qui commandait ces braves et qui n'en ramena qu'un. Des quatre autres, deux furent tués et deux blessés.

Le 23 et le 24, nouveau bombardement qui nous éprouve cruellement, quand les obus éclatent dans nos tranchées. Elles «ont pourtant bien faites, ces tranchées, profondes de 1 m. 70, et soigneusement recouvertes avec des mottes de glaise. Mais les bandits ne se contentent plus de nous envoyer du 15, ils tirent avec du 21 et du 38, voire avec du 32.

Leurs batteries lourdes semblent s'être tapies, en partie tout au moins, derrière une espèce de château que l'on aperçoit sur la route de Woumen et qui, avec les sapins de son parc, forme comme un petit îlot de verdure sur l'immense étendue grise. Mais en voici bien d'une autre: il paraît que nous ayons failli être tournés! C'était avant- hier matin: de la gare de Caeskérke, tout à coup, on signale à l'amiral des files suspectes qui progressent sournoisement à l'est, vers nos lignes, dans l'angle de l'Yser et de la voie ferrée Caeskerke-Nieuport. Et l'amiral n'avait sous la main que des réserves! Elles ont « tenu le coup » heureusement.

Pour se venger de sa déconvenue, l'ennemi nous bombarde et nous rebombarde. Ce n'est pas varié comme effet, mais Dixmude ne sera bientôt plus tenable. On y est déjà moins en sûreté que dans les tranchées des lisières extérieures: à chaque instant, les maisons nous dégringolent littéralement dessus.

Depuis quelques jours, le temps est affreux, vent et pluie, grésil et grêle.

Comment Ils Traitent Prisonniers.

26 octobre. - Quelle nuit! Après une vigoureuse contre-offensive de la compagnie Gamas, qui les avait rejetés loin de nos lignes, les Allemands s'étaient tenus cois hier soir. Calme trompeur et qui n'était qu'un piège. Vers 2 heures et demie, un tumulte épouvantable éclate dans Dixmude même. On tire, on sonne du clairon, on crie aux armes. Un détachement ennemi avait réussi à se faufiler sans être vu entre deux tranchées et à pénétrer en ville, par la voie du chemin de fer. Devant l'ambulance, la bande avise le médecin principal Duguet et notre aumônier l'abbé Le Helloco, qui viennent d'en sortir tout effarés. Elle les fusille lâchement. Le docteur tombe mortellement atteint, et l'abbé, blesséjui-même, s'évanouit, après avoir trouvé la force de lui donner l'absolution. Quelques médecins belges, le quartier-maître Bonnet et plusieurs infirmiers, ont voulu se. porter au secours de leur chef. L'ennemi les cueille au passage et les entraîne. Le commandant Jeariniot, qui reposait tout habillé dans une des rares maisons intactes, en sort précipitamment. Il distingue vaguement des groupes en armes qu'il prend pour des fuyards et court à eux pour les « arraisonner » et les reporter vers les tranchées. Comrrie il n'a même pas son revolver en main, les Allemands le saisissent et le joignent à leurs prisonniers. Peu après ils arrivent en trombe au Grand-Pont, balayant tout devant eux. Et déjà ils l'ont franchi en partie, quand le capitaine de frégate Marcotte de Sainte-Marie, accouru avec des mitrailleuses, fait ouvrir le feu sur les derniers de la bande. Bon nombre roulent à terre, mais les autres se dispersent en ville et se cachent dans les caves, d'où nous avons réussi à en débusquer quelques-uns ce. matin. Malheureusement le détachement qui avait réussi à franchir le pont était déjà loin et il emmenait avec lui les prisonniers. Sans doute se flattait-il qu'en se jetant à travers champs il pourrait gagner avec eux les lignes allemandes. Au matin, après avoir tourné sur place pendant quatre heures, il fut aperçu par nos hommes. On le cerna. Mais déjà les brigands avaient fusillé le commandant Jeanniot. De tous ces prisonniers il ne réchappa que les médecins belges, volontairement épargnés,et le quartier-maître Bonnet, blessé seulement à l'épaule.

Sous les Marmites

27 octobre. - Le bombardement a repris et nous oblige à nous terrer dans nos taupinières, que la pluie transforme en baignoires. Eh bien, non, ne maudissons pas trop la pluie. L'état-major belge s'est avisé d'une idée dont l'exécution va peut-être tout changer: il s'agit d'inonder la région comprise entre l'Yser et la voie ferrée de Nieuport-Dixmude. Alors vive la pluie, fidèle collaboratrice de l'inondation!

En attendant, il faut décidément nous méfier de certains civils. Ou la précision du tir allemand tient du sortilège, ou elle s'explique par des complicités qui nous échappent, car nous prenons grand soin de nous dérober à l'oeil de ses «Taube» et de ses « Aviatik» qui, chaque jour, survolent Dixmude. Depuis 10 heures et demie, ma tranchée est repérée et reçoit obus sur obus. Le quart de ma section étant hors de combat, je me décide à envoyer un homme demander du renfort. Le comman- dant me répond par l'ordre de nous replier, si la position n'est plus tenable. Est-ce le cas? Je consulte mes hommes qui secouent rageusement la tête en signe de déné- gation. Et l'on reste. Mais cet entêtement nous coûte encore deux tués et trois blessés. 28 octobre. - Le nécrologe de la brigade s'allonge et nos hommes qui, dans les premiers temps, se battaient sans haine, se sentent mainte-des âmes de tigres quand ils évoquent la mort de tant de camarades et de tant de chefs. Outre le commandant Jeanniot, qu'ils chérissaient pour sa bravoure tranquille et dont l'assassinat inqualifiable les a transportés de fureur, combien de leurs meilleurs officiers ont été tués, blessés ou sont disparus! Le Douget, Revel, Perthus, Marchand, de Blois, Maupion de Candé, Richard, Lucas, Gouin, Gauthier, de Blic, j'en passe, comme ces vaillants des vaillants, les lieutenants de vaisseau Eno et Martin des Pallières. Le premier avait succombé le 26, avec la moitié de son effectif, en assumant la défense du cimetière, et le second avait déjà repoussé un terrible assaut dans la nuit suivante. Le lendemain un projectile l'enlevait sous les yeux de ses hommes.

Le moral de la brigade reste bon malgré tout. Et, comme nous sommes passés sous les ordres du général Grossetti, un maître homme, paraît-il, d'une bravoure et d'un s»ng-froid extraordinaires, nous, espérons, en cas de péril extrêmej être appuyés vigoureusement.
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MessageSujet: Re: Dixmude   Mar 5 Juin - 14:05

Le Mystère du Chateau de Woumen

Samedi 31 octobre. - Non, ils ne passeront pas ici, ni ailleurs. Je sais bien que hier, ils ont enlevé Ramscapelle, là-bas, du côté de Nieuport, tandis que, par ici, ils se contentaient de lancer quelques poignées de shrapnells sur Caesarskerke et le carrefour où l'amiral a établi son poste de commandement. Mais dès le matin, au petit jour, Grossetti leur a repris ce village.

Ce n'est pas tout. L'inondation annoncée par le quartier général belge dans la soirée du as et qui, depuis cinq jours, ne faisait que des progrès insensibles, l'inondation commence à produire ses effets. Déjà les water-gands débordent; les flaques se changent en mares; devant Ramscappelle et Pervyse, le bassin de l'Yser n'est qu'un lac. Si ce lac pouvait monter jusqu'à nous!

Ce soir, veille de la Toussaint, tout le ciel rougeoie d'incendies. Il vente terriblement, mais on n'entend le canon que très loin, du côté de Mefckem, presque à moitié route d'Vpres. Les. Boches ont l'air d'avoir changé leur plan, ce qui pourrait bien aussi déranger le nôtre. Mais nos marins, épuisés par quinze jours de lutte, ne sont pas fâchés de ce petit temps de répit.

1er novembre. -Le calme a persisté cette nuit; quelques miaulements de shrapnells ont pourtant agité mon sommeil et, finalement, crac! un obus me réveille pour de bon. Je reposais dans une grange et la grange s'écroulait. Je ne sais pas comment je suis parvenu à me dégager des décombres.

Aujourd'hui, en somme, c'est bien la journée des morts. En ville, on ne peut faire un pas sans enjamber quelque cadavre. On ne relève plus que les blessés. Des autres, il y en a trop et l'amiral a suffisamment à faire pour reconstituer ses régiments.

6 novembre. - Les cinq derniers jours ont été signalés par une glorieuse, mais bien coûteuse affaire. Comme je m'en doutais - à moitié, l'ennemi, en modifiant ses plans, dérangeait les nôtres. Il fallait, par un mouvement quelconque, l'obliger à ramener une partie de ses forces devant nous.

Lundi dernier, 2 novembre, le commandement supérieur décide donc d'enlever le commandement supérieur décide donc d'enlever le mystérieux château de Woumen. Non seulement les Boches s'y tenaient en force, mais, nous le savons aujourd'hui, ils l'avaient transformé en une inexpugnable citadelle. Cet aménagement daterait d'avant la guerre. Le propriétaire serait un Allemand et cet Allemand aurait tout prévu. Mais n'en est-il pas de même un peu partout? La minoterie de Dixmude, avec sa terrasse bétonnée, ne nous était certainement pas destinée dans l'astucieux esprit de son architecte.

L'action commença dan. la matinée. Un seul de nos bataillons y prit part ce jour-là, en soutien de nos camarades de l'armée de terre. Le 3, au matin, nouvelle tentative, nouvel échec. Il va falloir faire appel à toute la 42e division, d'où un retard qui nous paraît bien long, à nous qui sommes en réserve. Pour nous distraire, les deux artilleries engagent une gentille conversation qui dure presque toute la journée. A l'aube, l'attaque reprit, baïonnette au. clair. Les clairons sonnaient; les sections, échelonnées, bondissaient aux cris de: « Vive la France! » Et tel était l'élan général que» le parc fut emporté. Mais, au pied du château', la 42e déchanta. On ne prend pas d'assaut un fort, et celui-ci en était un.

8 novembre. - Le repli s'est effectué sans incident. Nos pertes sont sensibles, mais nous ramenons une centaine de prisonniers, raflés en bloc dans un pavillon du parc, et, avant le départ de la 42e division, qui s'est portée ailleurs, l'amiral a obtenu du général Grossetti deux excellentes batteries de 75. Dès hier, le bombardement a recommencé. Un obus a tué le capitaine de frégate Marcotte de Sainte-Marie, qui observait les effets du tir ennemi. Le soir, pour la relève des tranchées, nous tra- versions l'infortunée petite ville dont la mitraille achève de faire un immense char- ner. Dans les ténèbres, hachées par les éclatements des obus, les jets paraboliques des fusées éclairantes et où dansent d'étranges lueurs, feux follets, disent les uns, lanternes de pillards, assurent les autres, c'est une vision de sabbat. A chaque pas la mort nous guette.

Il y avait, d'ailleurs, malentendu et les tranchées de première ligne, confiées à d'au- tres sections, étaient déjà occupées. Un silo, rembourré de paille, dans le voisinage d'une ferme, nous a offert l'hospitalité jusqu'au petit jour. A Dixmude, on ne sait quand on dort ni quand on dîne. L'eau y est immonde, littéralement imbuvable, et l'on ne s'y change jamais. Et cependant la santé reste aussi bonne que le moral, bien qu'on rie subsiste guère que de riz, de « singe » et de café.

Le temps change constamment. Deux jours sur trois il pleut à verse; puis tempé- rature exquise. On respire, on est loin de la guerre. Puis, le ciel se bouche derechef; le vent mugit à travers le shore, et la pltiie recommence à ruisseler, ou bien le brouillard tombe, ce brouillard livide, épais à couper au couteau, que les marins appellent « purée de pois » et qui me donne à moi l'impression-d'un ensevelissement anticipé.

Les Dernieres Heures de Dixmude

12 novembre. - C'est fini, nous somrnes de l'autre côté de l Yser; l'ennemi a pris Dixmude ou plutôt ce qui fut Dixmude et qui n'est plus que son cadavre.

Depuis le 8 il redoublait d'efforts, s'achar-nant contre le cimetière, qui est sous le feu direct de l'imprenable château de Woumen. Le 8, notamment, ceux des nôtres qui l'occupaient essuyèrent d'épouvantables rafales d'artillerie. Dalles, couronnes, croix, volaient en éclats.

Quoique une douzaine de pièces neuves - de braves 75 - eussent remplacé avantageusement nos anciens roquets belges, nous n'étions pas au bout de nos peines. Avant-hier, lundi, les Allemands nous avaient enlevé une tranchée par surprise, mais mon camarade, l'enseigne Melchior, ne tarda pas à la. reprendre de haute lutte. Furieux apparemment de cet échec, l'ennemi recommençait avant-hier, vers 11 heures, à bouleverser le cimetière, et les sections qui le tenaient reçurent une telle dégelée de shrapnells et d'obus que la moitié de leur effectif fut bientôt hors de combat.

Peu après l'ennemi attaquait de tous les points à la fois. Il avait reçu des renforts et les prisonniers nous ont dit qu'il était décidé à sacrifier 10 000 hommes pour prendre Dixmude et passer l'Yser. Il prendra Dixmude, soit, mais il ne passera pas l'Yser. Encore ne me suis-je jamais expliqué qu'il ait pénétré aussi vite à l'intérieur de la défense. Les premières lignes qui craquèrent furent celles de la route d'Eessen. Ce qui'restait des sections se replia en bon ordre vers la ville et tenta de s'y barricader. Mais déjà il était trop tard. L'ennemi surgissait de partout, à gauche, à droite, devant nous, derrière nous, peut-être des caves où, après l'échauffourée du 25 octobre, un certain nombre de ces brigands s'étaient terrés avec la complicité de leurs espions. Ce fut tout de suite une effroyable mêlée. Impossible de se servir du fusil, en raison de l'enchevêtrement des adversaires. On se battait au revolver, à la baïonnette, à coups de crosse, à coups de tête, à coups de poing.

D..., un colosse, était près de moi avec son frère. Celui-ci tombe. Les yeux hagards, D... le contemple un instant, puis, dans une brusque et terrible explosion de fureur, il jure qu'il aura la peau de vingt Boches. Sur ce serment insensé, il « décapelle » sa capote et, baïonnette au canon, fonce comme un démon au plus épais de la mêlées Vingt fois son arme jette un éclair et vingt fois elle disparaît dans le corps d'un adversaire. Finalement, après en avoir tué vingt-deux, n'ayant plus un ennemi devant lui, il se retourne contre nous. On dut le ligoter: il était fou!

Une scène non moins tragique se déroulait sur les bords de l'Yser. Parmi les prisonniers qu'avaient faits les premiers détachements ennemis, se trouvait le lieutenant de vaisseau Sérieyx, grièvement blessé à l'épaule. Ces lâches le poussent vers la rivière, dans la direction de nos tranchées, s'abritant derrière lui et les autres prisonniers pour échapper à nos décharges, et là ils lui ordonnent de nous inviter à nous rendre.

«Y pensez-vous? répond froidement le lieutenant Sérieyx. Ils-sont 10 000: vous n'êtes qu'une poignée. Comment voulez-vous qu'ils se rendent? »

C'est la mort pour ce brave et les autres prisonniers, quand une fusillade éclate brusquement sur la droite de l'ennemi. Le lieutenant Sérieyx fait un signe à ses hommes. Lui-même, donnant l'exemple, se jette dans l'Yser, et, nageant de son bras valide, l'autre « en pantenne », réussit à franchir la rivière avec quelques marins.

La contre-charge qui l'a sauvé est menée par le lieutenant de vaisseau d'Albia, à la tête d'une section de la 1re compagnie du 1er régiment. D'autres sections s'élancent. Et, de nouveau, c'est la mêlée. Fous de rage, écumants, nos hommes se jettent dans le gouffre de feu ouvert au milieu de ce charnier qu'est Dixmude. La compagnie Mauros, qui s'est retranchée derrière une barricade à l'entrée de la route d'Eessen, est en péril et il faut la dégager. Comment décrire, évoquer seulement par la pensée cette ruée à la mort, ce ressac effroyable de vagues humaines qui se rabattent de l'Yser jusqu'au centre de la ville, tournent, s'étalent, se reforment et finalement, sur trois mugissements lugubres - le clairon de la retraite - refluent vers la rivière, dont l'amiral s'apprête à faire sauter les ponts? Dixmude, en effet, n'a plus aucun « intérêt » pour nous et il ne sera d'aucune utilité pour l'ennemi: on peut lui laisser ce foyer de pestilence, où plus une maison, plus un mur n'est debout, sauf la terrasse en ciment armé de la minoterie. Et, tout à l'heure, en deux salves de nos « Rimailhos », l'amiral la jettera bas....

On Ne Passe Pas: l'Inondation est Tendue!

L'important, c'est que l'ennemi ne puisse passer l'Yser. Il n'a pas passé - et il ne passera pas. Notre grand allié est enfin arrivé. Il est là tout proche, il nous touche, il est derrière la digue de l'Yser: c'est l'inondation. Elle couvre tout à présent, elle est « tendue ». Dixmude, sur cette immense lagune d'eau douce, à peine profonde encore de quelques centimètres, mais toute semée de pièges invisibles, waterangs et canaux collecteurs, est comme un grand cap déchiqueté dont les pans tombent, l'un après l'autre, sous les coups de notre artillerie. Non, la situation n'est pas mauvaise - bien au contraire. Et, dans la nuit, quard tous les croyaient tués ou prisonniers, nous avions encore cette joie inespérée de voir revenir vers nous le lieutenant de vaisseau Cantèner, avec près de 500 hommes des diverses compagnies de son bataillon qu'il avait maintenus jusqu'au bout à leur, poste de combat et que, par la plus audacieuse des manœuvres, sur une plaine aux trois quarts noyée et que balayait le feu ennemi, il ramenait sains et saufs dans nos lignes....

Qu'ajouter à ce que je viens d'écrire? On nous avait demandé de tenir deux jours, puis quatre. Les jours ont été des semaines pour nous et nous avons tenu du 16 octobre au 10 novembre.

« Tiens bon! » n'est-ce pas la devise de la marine - tenir jusqu'au dernier souffle, jusqu'aux dernières limites de la résistance? La brigade, qui a laissé devant Dixmude la moitié de ses effectifs et 85 pour 100 de ses officiers, peut dire, je crois, qu'elle a tenu bon.

Jean Capikerne
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MessageSujet: Re: Dixmude   Mer 14 Déc - 15:08

Bonsoir à Tous
Superbe récit qui dépeint bien l'apreté de ces combats et l'immense courage qui animait ces fusiliers marins.
Certains d'entre eux ont ils été décorés de la croix de guerre belge?
Cordialement
astum
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Dixmude
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